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L’oeil du Quattrocento de Baxandall, l’alliance entre la sociologie et l’histoire de l’art

Le Quattrocento c’est le sujet d’un livre passionnant de Michael Baxandall qui allie sociologie et histoire de l’art. Le Quattrocento, ou XVe siècle, est le siècle qui suit le moyen âge, dont des artistes comme Piero Della Francesco ou Le Pérugin font partie.

On imagine facilement que le spectateur des oeuvres d’art du XVe siècle n’est pas tout à fait le visiteur d’un musée d’aujourd’hui. Ce que Baxandall nous apprend, c’est que les oeuvres d’art du Quattrocento étaient créée en tenant compte des particularités du public auquel elles s’adressaient.  Le peintre du XVe siècle peignait des tableaux pour des êtres humains vivant dans un contexte précis. Il tenait compte des capacités cognitives, des attentes, et des objectifs du public de son époque.  Le livre « l’oeil du Quattrocento » de Michael Baxandall nous présente de nombreux exemples d’oeuvres d’art créées dans le contexte propre au XVe siècle. La religion y occupait une place très importante pour tous les membres de la société. L’artiste créait le plus souvent sur commandes, ordonnées par des marchands fortunés. Les oeuvres étaient souvent exposées dans des églises, accessibles à l’ensemble de la population et reflétait la richesse et le pouvoir du commanditaire. Un peintre qui cherchait à avoir de nombreuses commandes devait tenir compte de différents aspects : le commanditaire, les spectateurs, l’église, et ses propres capacités artistiques et techniques.

C’est intéressant de voir qu’il y a plus de cinq siècles un artiste devait prendre en compte un grand nombre de considérations pour créer. Quelles formes allait-il utiliser pour peindre des objets courants ? Quelles couleurs allait-il utiliser pour les vêtements de la vierge dans une annonciation ? Quels seraient les traits des personnages bibliques ?

2 exemples sont particulièrement frappants dans le livre de Baxandall : l’utilisation de la géométrie et la création de personnages aux traits peu marqués.

Le peintre tenait compte des capacités cognitives de ses contemporains

Baxandall nous explique comment le peintre adaptait ses créations aux capacités cognitives de ses contemporains (plus ou moins consciemment). Prenons la géométrie par exemple. A Florence l’éducation des jeunes garçons était centrée sur les mathématiques, connaissances indispensables pour de futurs marchands qui utilisaient la géométrie pour calculer les quantités de marchandises. Ce mode d’apprentissage a un impact sur les capacités cognitives des italiens du XVe siècle, ces mêmes capacités leurs sont utiles pour apprécier un tableau.

Lorsque l’on regarde le tableau de Piero Della Francesca, La madonna del parto, nous voyons une tente.

Source : Wikipedia
Source : Wikipedia

Mais Baxandall nous explique que la perception du public de l’époque est différente :

« Quand un peintre comme Pietro présentait une tente dans une peinture, il invitait son public à mesurer. Non pas à renter de calculer une superficie ou un volume, bien sûr, mais à reconnaitre la tente, dans un premier temps comme une combinaison de cylindre et de cône, et, dans un second temps seulement, comme quelque chose qui dépassait le cylindre et le cône proprement dits. Il en résultait chez le spectateur une attention plus soutenue, et mieux fixée sur la tente en tant que volume et forme particuliers. »

Piero Della Francesca est un artiste très intéressant car il est allé au delà de la simple prise en compte des spectateurs, de la demande et du contexte. En tant que peintre il a apporté ses spécificités, alliant simplicité des formes, utilisation sophistiquée de la gamme de couleurs, et vision novatrice de l’espace.

Le peintre tenait compte des objectifs des spectateurs

Dans cette époque très religieuse, les passages principaux de la bible étaient connus de tous, Baxandall nous apprend que le public religieux s’entrainait à visualiser intérieurement des passages de la bible pour méditer. C’était un exercice courant et encouragé par les hommes d’églises. Le public était donc habitué à visualiser précisément des scènes de la bible en tête pour favoriser la méditation. Lorsqu’ils regardaient un tableau à sujet religieux, cette représentation était confrontée à leurs images intérieures. Loin de remettre en question les visualisations intérieures des spectateurs religieux, certains tableaux en facilitaient la projection. Par exemple en regardant le tableau du Pérugin, « La déploration du Christ », on peut avoir l’impression que ces personnages ont peu de traits caractéristiques. Il pourrait même avoir l’air un peu « fades » pour certains d’entre nous.

Source : Wikipédia
Source : Wikipédia

Baxandall nous explique que Le Pérugin peignait des personnages sans particularité marquée pour que son tableau puisse servir de support à la vie intérieure du public. Il était plus facile de projeter ses représentations imaginaires et le spectateur avait la possibilité d’ y projeter ses propres détails et personnaliser le tableau « virtuellement ». Le peintre tenait compte de la vie intérieure du public, son tableau devait faciliter la méditation. Il n’était pas présenté dans un but purement esthétique mais répondait à un objectif précis et à un mode de vie des spectateurs.

Du Quattrocento à l’UX

Tout comme nous prenons en compte l’utilisateur pour concevoir un site, une application, un service, le peintre du Quattrocento était attentif aux connaissances et habitudes des hommes de son temps pour attirer l’attention du spectateur. Le peintre ne créait pas une oeuvre d’art « dans le vide », il peignait pour des personnes particulières, dans un contexte précis.

Baxandall a été l’un des premiers historiens à introduire la sociologie dans l’histoire de l’art. Pour lui, « Une peinture du XVe siècle est le produit d’une relation sociale. », on ne peut pas faire abstraction du contexte social lorsqu’on étudie une oeuvre. D’abord critiqué par ses collègues, l’apport de Baxandall sera petit à petit reconnu, Bourdieu se réfère aux travaux de Baxandall dans son livre « Pour une sociologie de la perception ».

Comme pour la création d’une oeuvre d’art au Quattrocento, la conception d’un produit ou service ne peut se faire « dans le vide », il est essentiel de prendre en compte l’utilisateur en tant que personne unique, avec ses capacités cognitives, ses références, et ses objectifs.

Source : L’Œil du Quattrocento. L’usage de la peinture dans l’Italie de la Renaissance, de MICHAEL BAXANDALL, Gallimard

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