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Comment capter l’attention du spectateur, au 18e et de nos jours ?

Gotthold Ephraim Lessing est un écrivain allemand du 18e siècle. Théologien de formation il a des centres d’intérêt variés : la littérature, la philosophie la peinture, la sculpture, le théâtre, les mathématiques… Il a écrit un texte que je vous conseille sur le Laocoon en 1766.

Vous savez le Laocoon, cette célèbre sculpture grecque antique qui représente un prêtre et ses deux fils enlacés par des serpents.

Wikipedia, Téléversé par Jastrow
Groupe du Laocoon- Source : Wikipedia, téléversé par Jastrow

Lessing s’intéresse à l’esthétique des oeuvres peintes et sculptées et conseille aux artistes de son époque de modérer les expressions des sujets. Selon lui, une expression trop marquée, par exemple une grande douleur, entraine une absence de beauté, une disharmonie qui provoquerait répulsion et manque d’intérêt. Les principes émis par Lessing auront une forte influence sur le courant artistique néoclassique (dont David et Ingres font partie).

Jacques Louis David, Le Serment des Horaces - Source : Wikipedia
Jacques Louis David, Le Serment des Horaces
Jean Auguste Dominique Ingres, Mme Moitessier - Source : Wikipedia
Jean Auguste Dominique Ingres, Mme Moitessier

Outre la recherche de beauté, Lessing souhaite que l’oeuvre capte l’attention du spectateur et la conserve pendant une longue durée. Au 18e siècle les oeuvres sont des images fixes, et si l’on souhaite que le spectateur la contemple longtemps il faut le stimuler.

  • L’instant capté doit être « fécond ». Le nombre d’éléments proposés au spectateur doit être suffisant pour que de nombreuses idées puissent naître. Nous ne sommes donc pas ici dans une contemplation passive. Le tableau permet à de nombreuses idées d’émerger dans l’esprit du spectateur s’il propose au regard des éléments inspirants.

Au 18e siècle, les images proposées aux yeux du public étaient encore rares comparé à aujourd’hui. Elles pouvaient se permettre une certaine densité. Au XXIe siècle, le spectateur a changé. Connecté en permanence, il reçoit de nombreuses informations à chaque minute. Lorsqu’il se trouve devant une image, ce n’est pas la multitude d’éléments présentés qui l’attire mais la simplicité. Celle-ci permet au spectateur de baisser la charge cognitive, en diminuant le nombre d’informations à traiter. La notion d’efficacité est beaucoup plus importante aujourd’hui car le spectateur a beaucoup moins de temps à consacrer à chaque visuel.

  • L’instant représenté ne doit pas être à son paroxysme. Ce que Lessing veut dire, c’est qu’on ne doit pas représenter le moment le plus intense de l’action. Il faut laisser le spectateur l’imaginer, ne pas « lier les ailes à l’imagination ». C’est le spectateur qui doit faire le travail en quelque sorte. Si on observe le Laocoon, on voit qu’il n’est pas vraiment en train de crier. Il va crier, il commence son cri, mais à ce moment c’est plus un « gémissement » selon Lessing. Le spectateur peut alors continuer mentalement l’action. Il visualise le cri et participe à l’oeuvre, il est actif.

Aujourd’hui aussi il est intéressant de permettre au spectateur d’imaginer la suite d’une action ou d’une situation. Le spectateur observe un visuel qui représente un moment juste avant son paroxysme. Il se projette alors dans l’oeuvre pour créer mentalement la suite et cette projection suppose un investissement psychique. L’oeuvre entre ainsi dans l’esprit du spectateur, elle est modifiée dans son imaginaire. Elle est connectée plus fortement à ses émotions et fait partie de lui.

  • L’oeuvre doit montrer un moment qui n’est pas transitoire. Cela peut paraître contradictoire avec le point précédent. Cependant on peut montrer un évènement précédant une action très intense, qui pourrait aussi durer dans le temps. Le personnage, la scène, le moment représenté ne doit pas être un moment qui devrait cesser subitement. Il doit y avoir la possibilité d’une continuité. Lessing nous donne l’exemple de la représentation d’un personnage qui rit. L’aspect figé d’une personne qui rit est selon lui contre nature, et vient affaiblir l’impression que le tableau nous donne.

En ce qui nous concerne, on pourrait surement « retourner » le conseil de Lessing. Notre regard a évolué et nous sommes beaucoup moins gênés par le fait de voir des situations contre nature. C’est même ce qui peut attirer notre attention. Par exemple les sculptures de Yi Hwan-Kwom nous attirent par cette sensation de vertige qu’elles provoquent. L’inconfort ressenti par le spectateur l’oblige à bouger autour de l’oeuvre, à changer son point de vue constamment, à rester dans un instant transitoire.

Il est toujours intéressant de lire des écrits des siècles précédents pour constater à ces époques l’intérêt des artistes et critiques pour les réactions et sentiments du spectateur. Notre regard a évolué depuis et les problématiques ne sont pas les mêmes mais ces réflexions sur l’art et la beauté conservent une certaine modernité, à lire ou à relire.

Source : G.-E. Lessing, Laocoon ou Des frontières de la peinture et de la poésie avec quelques explications sur différentes questions de l’art antique (1766), Paris, 1964, éd. Herman

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