Concevoir une interface : l’apport de la clinique de l’activité

Il y a quelques mois, j’ai participé à la conception d’une interface destinée à être utilisée dans une entreprise. Les utilisateurs avaient des métiers différents avec des expertises et objectifs variés. Notre équipe était confrontée à un sujet complexe et technique. Comment créer un outil lié au Big Data qui pourrait aussi bien servir à une personne travaillant dans le marketing qu’à un expert informatique ?

J’ai remarqué pendant les ateliers et interviews que ces personnes avaient tendance à entrer dans des débats métiers parfois assez éloignés de leurs besoins réels et de l’interface à concevoir. Il s’est avéré que ces débats étaient parfois l’expression d’une forte résistance à participer à la conception de l’interface. Ces questions résonnent avec les problématiques de la clinique de l’activité, discipline enseignée par Yve Clot au CNAM.

La clinique de l’activité, qu’est ce que c’est ?

La clinique de l’activité est une discipline de la psychologie du travail fondée par Yves Clot. Elle a pour but de transformer des situations de travail, en s’intéressant au collectif, au métier, à l’activité réelle, aux liens entre des personnes qui ont des métiers, fonctions et niveaux hiérarchiques différents.

La clinique de l’activité vise à « restaurer le pouvoir d’agir » des personnes qui travaillent. En effet, ce qui coûte psychiquement, ce n’est pas ce qui est prescrit de faire mais ce que je ne peux pas faire. C’est ce geste que je dois freiner et rentrer. On peut alors parler d’un travail de refoulement du mouvement. Refouler le mouvement que je souhaite réaliser c’est faire un geste contre moi-même.

A travers la clinique de l’activité on retrouve cette réflexion sur la transformation des situations de travail. La clinique de l’activité s’attache à comprendre les situations pour pouvoir les transformer.

L’activité et l’UX design

L’UX Design, ou design de l’expérience utilisateur n’est pas, en soi, centré sur l’activité. On s’intéresse d’abord à l’utilisateur, ses émotions, ses objectifs, ses priorités. Mais l’utilisateur est intimement lié à son activité. On s’intéresse à ce qu’il fait, comment il le fait et pourquoi il le fait. Dans le cadre de la conception d’un outil métier, l’activité tient une place importante, car c’est elle qui va faire le lien entre les différents utilisateurs dans un contexte où l’efficacité est attendue et souvent mesurée. Les utilisateurs agissent ensemble, sur un outil partagé et l’activité de l’un a un impact sur l’activité de l’autre. Il peut alors y avoir mutualisation, échange et synergie. Il y a donc un intérêt pour l’UX design à s’intéresser à l’activité, et les méthodologies de la clinique de l’activité peuvent nous donner des pistes de réflexions pour faire évoluer les ateliers de conceptions.

3 apports possibles de la clinique de l’activité pour l’UX Design

Créer des liens ces deux disciplines est intéressant lorsqu’on se retrouve dans des situation où l’activité est « bloquée ». Voici 3 raisons pour lesquelles la clinique de l’activité

- La clinique de l’activité privilégie l’action. L’activité n’est pas seulement l’objet étudié, mais cette approche permet de transformer les situations de travail. Selon Clot, « il s’agit aussi, en clinique de l’activité, de faire travailler nos interlocuteurs pour « soigner » le travail, afin que l’organisation saisisse sur le vif qu’ils sont des êtres humains toujours responsables de ce qu’ils font, ce qui ne peut être mis en évidence qu’à condition de faire avec eux quelque chose d’autre que ce qu’ils font d’habitude, qu’à condition de rendre transformable ce qu’ils font d’habitude.  »

- On prend en compte ce qui est fait et ce qui n’est pas fait (c’est à dire l’activité refoulée). S’intéresser à l’activité refoulée permet d’ouvrir le champ des possibles à l’utilisateur et de questionner les raisons qui font que cette activité n’est pas réalisée. L’objectif est de restaurer un pouvoir d’agir, condition pour se sentir responsable de son travail, et de son activité.

- Le métier est une entité construite par tous. Il est une co-construction. Il n’est pas immuable et doit être remis en question. Selon Clot, « rien n’est plus important que d’« attaquer » le métier pour le défendre. Il ne peut vivre que si le dernier mot n’est jamais dit et le dernier geste jamais accompli. Du coup, la vitalité transpersonnelle du métier repose tout entière sur les épaules de chacun, à charge pour tous de le préserver de l’intransformable ». Pour les interfaces aussi, la transformation est nécessaire et il est important que de nombreuses personnes contribuent à son évolution.

La clinique de l’activité permet d’instaurer un nouveau dialogue entre professionnels. Elle peut apporter des clés pour comprendre l’importance de la co-construction, de la responsabilisation de tous les acteurs impliqués. Elle permet aussi d’observer ce qui n’est pas visible au premier abord. Améliorer durablement l’expérience utilisateur implique parfois de grand changement dans la façon de travailler pour l’entreprise. Il est souvent nécéssaire d’accompagner ses transformations. C’est pourquoi il est intéressant de créer des ponts entre l’UX Design et la psychologie du travail. Inclue dans le champ de la psychologie du travail, la clinique de l’activité ne se contente pas d’étudier et observer l’activité, elle la transforme.

Pour aller plus loin :

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2006-1-page-165.htm

https://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2010-2-page-255.htm

https://pistes.revues.org/3833

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